mercredi 24 avril 2013

Soldat rêvant de lis blanc (Mahmoud Darwich)



« je rêve de lis blancs
d'une rue pleine de chansons et d'une maison illuminée
je veux un cœur tendre, non charger un fusil
je veux un jour ensoleillé
non un moment fou de victoire intolérante
je veux un enfant adressant son sourire à la lumière du jour
non un engin dans la machinerie de guerre
je suis venu pour vivre le lever du soleil
non son déclin »

                              Mahmoud Darwich (Soldat rêvant de lys blanc)

Histoire d'une amitié


Ils s'étaient rencontrés à la faveur d'un poème paru en 1964, traduit de l'arabe à l'hébreu puis à d'autres langues: سجل أنا عربي "Inscris: je suis arabe", et devenu hymne international de soutien à la cause palestinienne (cf vidéo ci-dessous).


Nous sommes à la fin des années 1960, en ce pays dont la nakba de 1948 est commémorée sur les trois quarts de sa terre occupée, tous les 14 mai, comme journée d'indépendance israélienne.

Mahmoud Darwich, Palestinien né en 1942, poète maîtrisant l'hébreu autant que l'arabe
1, qui a publié son premier recueil à l'âge de 19 ans,  redouté pour sa verve
en Israël bien plus qu'un fedayin2, fréquemment harcelé par les soldats de l'occupation, tantôt détenu tantôt assigné à résidence dans sa maison à Ramallah.

Shlomo Sand, juif né en Autriche, en 1946, avant d'émigrer avec ses parents en Israël pour y grandir et découvrir toute la vérité sur le sionisme: l'Eretz d'Israël n'est qu'une terre volée aux Arabes.

Le jeune Sand ne savait pas l'arabe. Il avait découvert Darwich à travers Rameaux d'olivier (Awraq Al-zaytun), le recueil qu'il a lu en hébreu.  Et à la faveur d'un coup de cœur pour le poème précité3 il est allé voir à Ramallah Darwich. La rencontre a dû se dérouler peu de temps avant la guerre de 67.  Shlomo Sand avait 21 ans et était encore étudiant. Mahmoud Darwich, alors âgé de 27 ans, avait fini ses études, publié un deuxième recueil et travaillait comme rédacteur à Al-Fajr.

Depuis, Darwich et Sand étaient devenus de grands amis. Et frères d'armes luttant chacun dans son parti contre le sionisme: le premier au Matzpen, parti d'extrême-gauche, révolutionnaire et internationaliste; le deuxième au Maki, parti communiste descendant du
PCP (Parti communiste palestinien ).


 La soirée bien arrosée


Juin 67: Shlomo Sand est incorporé dans l'armée israélienne et participe en tant que soldat à la guerre de six jours. Une expérience traumatisante dont il ne sortira pas indemne. Il n'oubliera surtout pas un vieillard arabe torturé à mort à Jérusalem, par l'armée du Tsahal. La guerre finie, alors qu'il est toujours mobilisé il est allé voir Mahmoud Darwich pour lui annoncer qu'il repartirait en Europe et n'en reviendrait plus.4

L'ami arabe s'y est alors farouchement opposé: la Palestine a besoin de ses enfants, de toutes races et confessions, arabes et juifs unis pour la défendre. Les ennemis des Palestiniens n'ont jamais été les juifs, mais les Sionistes, et uniquement les Sionistes, qui au reste ne sont pas les ennemis des seuls Palestiniens. Quitter la terre occupée ce serait une façon de la desservir, la livrer à ceux qui ne demandent pas mieux que de la purifier des antisionistes.

Et afin de ne laisser repartir son ami qu'une fois ce dernier revenu sur sa décision, Darwich l'a retenu chez lui pour une "nuit blanche"! Une beuverie commencée au coucher du soleil et terminée au
lever du jour suivant. Toute la nuit, à bâtons rompus ponctuant bouchées de kémia et lampées de rouge, le plaidoyer de l'un "pour pas quitter" la Palestine, et le contre-plaidoyer de l'autre "pour pas rester" en Israël.


Avant de s'être séparés au lendemain de cette soirée bien arrosée, Shlomo Sand a vomi tout ce qu'il a bu et mangé chez son ami. Mais pas assez son complexe culpabilisant d'Israélien. Il ne guérira jamais de l'impression d'avoir "volé une terre arabe". Néanmoins, parce que son ami ne voulait pas qu'il «désertât», il a pris la ferme résolution de rester. Rester pour « se battre et aimer. Aimer à s’en rompre le cœur ».5

Aujourd'hui en Israël, comme l'était de son vivant Mahmoud Darwich, Shlomo Sand est considéré pire qu'un fedayin.

Ci-dessous
Soldat rêvant de lis blanc, le poème que Mahmoud Darwich a dédié à son ami Shlomo Sand, au lendemain de cette nuit blanche arrosée de rouge.6
La traduction est de Abdellatif  Laâbi.

(A. Amri) 
24.04.2013
  
Soldat rêvant de lis blanc
il rêve de lis blancs
d'un rameau d'olivier
de la floraison de ses seins au soir
il rêve – m'a-t-il dit –
de fleurs d'orangers
il ne cherche pas à philosopher autour de son rêve
il comprend les choses
uniquement comme il les sent, hume
il comprend – m'a-t-il dit – que la patrie
c'est de boire le café de sa mère
et de rentrer au soir

je lui ai demandé : Et la terre ?
il a dit : Je ne la connais pas
et je ne sens pas qu'elle soit ma peau ou mon pouls
comme il en va dans les poèmes
Soudainement, je l'ai vue
comme je vois cette boutique, cette rue ou ces journaux
je lui ai demandé : L'aimes-tu ?
il répondit : Mon amour est une courte promenade
un verre de vin ou une aventure
— Mourrais-tu pour elle ?
— Que non !
tout ce qui me rattache à la terre
se limite à un article incendiaire, une conférence
On m'a appris à aimer son amour
mais je n'ai pas senti que son cœur s'identifiait au mien
je n'en ai pas respiré l'herbe, les racines, les branches
— Et son amour
était-il brûlant comme le soleil, la nostalgie ?
il me répondit avec nervosité :
— Ma voie d'accès à l'amour est un fusil
l'avènement de fêtes revenues de vieilles ruines
le silence d'une statue antique
dont l'époque et le nom ont été perdus


il m'a raconté l'instant des adieux
comment sa mère pleurait en silence
lorsqu'il fut conduit quelque part sur le front
et la voix affligée de sa mère
gravant sous sa peau une nouvelle espérance :
Ah si les colombes pouvaient grandir au ministère de la Défense
si les colombes pouvaient grandir !

il tira sur sa cigarette, puis ajouta
comme s'il fuyait une mare de sang :
J'ai rêvé de lis blancs
d'un rameau d'olivier
d'un oiseau embrassant le matin
sur une branche d'oranger
— Et qu'as-tu vu ?
— J'ai vu l'œuvre de mes mains

un cactus rouge
que j'ai fait exploser dans le sable, les poitrines, les ventres
— Combien en as-tu tué ?
— Il m'est difficile de les compter
mais j'ai gagné une seule médaille
Je lui ai demandé, me faisant violence à moi-même :
Décris-moi donc un seul tué
il se redressa sur son siège
caressa le journal plié
et me dit comme s'il me faisait entendre une chanson :
Telle une tente, il s'écroula sur les gravats
il étreignit les astres fracassés
sur son large front, resplendissait un diadème de sang
il n'y avait pas de décoration sur sa poitrine
il était, paraît-il, cultivateur ou ouvrier
ou alors marchand ambulant
telle une tente, il s'écroula sur les gravats
ses bras
étaient tendus comme deux ruisseaux à sec
et lorsque j'ai fouillé ses poches
pour chercher son nom
j'ai trouvé deux photos
l'une... de sa femme
l'autre de sa fille

je lui ai demandé : T'es-tu attristé ?
il m'interrompit pour dire : Ami Mahmoud, écoute
la tristesse est un oiseau blanc
qui ne hante guère les champs de bataille, et les soldats
commettent un péché lorsqu'ils s'attristent
Là-bas, j'étais une machine crachant le feu et la mort
transformant l'espace en un oiseau d'acier

il m'a parlé de son premier amour
et après cela
de rues lointaines
des réactions d'après guerre
de l'héroïsme de la radio et du journal
et lorsqu'il cacha un crachat dans son mouchoir
je lui ai demandé : Nous reverrons-nous ?
il répondit : Dans une ville lointaine
Mahmoud Darwich et Tamar Ben Ami7

lorsque j'ai rempli son quatrième verre
j'ai dit en plaisantant : Tu veux émigrer ? Et la patrie ?
il me répondit : Laisse-moi
je rêve de lis blancs
d'une rue pleine de chansons et d'une maison illuminée
je veux un cœur tendre, non charger un fusil
je veux un jour ensoleillé
non un moment fou de victoire intolérante
je veux un enfant adressant son sourire à la lumière du jour
non un engin dans la machinerie de guerre
je suis venu pour vivre le lever du soleil
non son déclin

il m'a quitté, car il cherche des lis blancs
un oiseau accueillant le matin
sur un rameau d'olivier
car il ne comprend les choses
que comme il les sent, hume
il comprend – m'a-t-il dit – que la patrie
c'est de boire le café de sa mère
et rentrer, en paix, avec le soir


Extrait mis en musique

Le premier passage du poème a été mis en musique par Joseph Khalife. En le présentant, Majda Erroumi qui s'adressait au président du Liban dit:"Monsieur le Président, j'ai chanté pour la première fois cet extrait, il y a une vingtaine de jours, c'est-à-dire au moment où finissait le dernier épisode de la guerre
8. Je l'ai chanté en espérant que l'on comprendra que nous en avons assez avec les guerres, que l'on comprendra qu'il y a autre chose de plus beau à faire depuis les 33 ans que nous faisons la guerre."



Mahmoud Darwich
Traduit par Abdellatif Laâbi9

Introduit par A.Amri
24.04.2013



Inscris: je suis arabe (poème Mahmoud Darwich)
Comment le peuple juif fut inventé   (traduction arabe d'article écrit par Shlomo Sand)


=== Notes ===

1- Voici ce que Mahmoud Darwich dit à propos de la richesse culturelle qu'il doit à son bilinguisme: "nous avons appris l'hébreu en même temps que l'arabe. Toute ma génération maîtrise l'hébreu. La langue hébraïque est pour nous une fenêtre donnant sur deux mondes: celui de la Bible d'abord, celui de la littérature traduite ensuite. Ma première lecture de Lorca se fit en hébreu. De même pour Neruda. Je ne peux que reconnaître ma dette envers l'hébreu pour ce qui est de ma découverte des littératures étrangères. Je considère que la Bible est partie intégrante de mon héritage, alors que l'islam ne fait pas partie, [aux yeux de l'Israélien] de l'héritage de l'Autre. Je n'ai aucun problème à me considérer comme le produit, le métis, de tout ce que cette terre palestinienne a dit, de tout ce que l'humanité a dit... "

Mahmoud Darwich, La Palestine comme métaphore, entretiens traduits de l'arabe par Elias Sanbar et de l'hébreu par Somone Bitton, éditions Actes-sud Babel

2- Shlomo Sand écrit au sujet de son ami: "Mahmoud devint bientôt un élément subversif : dans les années 1960, Israël redoutait plus les poètes que les chahîds. Il fut fréquemment maintenu en détention, assigné à son domicile, et, dans les périodes plus calmes, il lui était interdit de quitter Haïfa sans autorisation de la police. Il endura ces tracasseries et persécutions avec un sang-froid stoïque dépourvu de toute poésie. Il se consolait de cette réclusion par le fait que ses amis venaient à pied lui rendre visite dans son appartement de Wadi Nisnas, à Haïfa."                                 
Comment le peuple juif fut inventé, Shlomo Sand, Fayard, 2008, p.18

Il faut souligner aussi, pour compléter le témoignage de Sand, que le poète plus redouté que les chahids était très apprécié par les Israéliens qui ont pu le lire. Pour rappel, Yossi Sarid, ministre israélien de l'Éducation dans le gouvernement de coalition d'Ehud Barak (1999-2001) a proposé d'insérer quelques uns de ses poèmes au programme du secondaire. Et Ehud Barak s'y est opposé. Exemple qui illustre d'un côté comme de l'autre quel pouvoir détient cette plume à la fois irrésistible, prisée pour ses qualités esthétiques, et redoutable, bannie des manuels scolaires en raison de ses capacités "subversives". Autre exemple non moins significatif: Ariel Sharon, celui qu'on surnommait le Bulldozer, n'a pas caché le plaisir qu'il trouvait à lire Darwich, et son coup de cœur pour "Pourquoi as-tu laissé le cheval à sa solitude?"

3- Le poème débute par ces vers adressés au fonctionnaire de police israélien qui lui demande, pour un contrôle, un procès verbal ou une simple provocation, de décliner l'identité:
« Inscris !
Je suis arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d'enfants : huit
Et le neuvième [...] arrivera après l'été 1
Et te voilà furieux ! »

Afin d'éclairer le contexte précis qui fut derrière ce poème, rappelons que, sur leurs pièces d’identité, les Palestiniens qui ont pu rester en Israël ne sont ni Israéliens ni Palestiniens. En vertu d'un décret appliqué dans tous les services administratifs, définissant leur "nationalité", carte d'identité, passeport ou autre document désignent leur nationalité par le mot «Arabe».
Ce racisme qui ne dit pas son nom, ou qui le dit explicitement plutôt, fait dire à Shlomo Sand qu'"Israël est l'un des seuls lieux au monde où sont reconnues non seulement la nationalité catalane mais aussi la nationalité arabe !"  (Comment le peuple juif fut inventé, Shlomo Sand, Fayard, 2008, p.18)

4- Évoquant dans un récit à la 3e personne le personnage qu'il fut à cette époque, Shlomo Sand écrit: "Il se sentait très mal à l'aise et exhalait l'odeur nauséabonde de la guerre. Il brûlait de l'envie de partir au loin, de tout abandonner, mais il voulait auparavant rencontrer une ultime fois le poète qu'il admirait." ( Ibid. p.19)

5- Abdellatif Laâbi, Le règne de barbarie, (Préface de Ghislain Ripault), Edition: Seuil, 1980

6-  Le poème a été écrit en arabe et traduit le même jour en hébreu par Mahmoud Darwich. Shlomo Sand s'étant rendormi après avoir vomi "de tout son être", il se l'est fait lire par le poète, en se réveillant vers le coup de midi,
(Comment le peuple juif fut inventé, Shlomo Sand, Fayard, 2008, p.19)


7- Tamar est l'amour de jeunesse de Mahmoud Darwich, la belle juive à qui il a dédié son poème célèbre Entre Rita et mes yeux, mis en musique et chanté par Marcel Khalife.




8- Par «dernier épisode de la guerre», Majda Erroumi fait allusion aux affrontements armés qui, entre le 7 et 14 mai 2008, ont opposé les forces de la coalition du 8 mars (opposition) aux miliciens du Courant du futur (fidèles au gouvernement) à la suite de la tentative du Premier ministre Fouad Siniora de reprendre le contrôle de l'aéroport de Beyrouth. Ces affrontements ont fait 80 morts.

9- Rien qu’une autre année - Anthologie poétique (1966-1982), traduit par Abdellatif Laâbi, Minuit, 1983,





lundi 22 avril 2013

Tunisie: justice pour tes enfants mal-aimés!


Constitution carthaginoise (5e siècle A.J.C)
Pacte fondamental et Constitution tunisienne
de 1846 et 1857
Alors que l'histoire des textes constitutionnels en Tunisie est marquée de nombreuses poussées révolutionnaires et dates pionnières, le projet de la nouvelle constitution se profile en deçà des espérances pour lesquelles le peuple a consenti des sacrifices et fait une révolution. Si la femme, en vertu de l'article 28, se voit attribuer le statut de "complément de l'homme",  les Berbères, les Noirs, les Juifs, ou ceux que la nomenclature du droit international appelle "minorités", de même que les binationaux, semblent totalement inexistants dans la première mouture de la nouvelle constitution.

Exclusion, racisme, indifférence: ce à quoi les enfants mal-aimés de ce pays ont droit depuis toujours risque d'être reconduit dans la nouvelle Tunisie. Faute d'impulsion constitutionnelle garantissant les droits des minorités.

C'est en 1846 que la Tunisie a aboli l'esclavage. En 1857 qu'elle a proclamé le Pacte fondamental( عهد الأمان). En 1861, elle s'est dotée de sa deuxième constitution, la première ayant vu le jour six siècles av. J.-C., à Carthage1. Au lendemain de la révolution du 14 janvier, la Tunisie est censée aller toujours de l'avant pour assurer l'égalité entre tous les citoyens. Mais pour beaucoup de Tunisiens l'émancipation des esprits peine à suivre l'histoire. Elle est loin, très loin à la traîne. Et on se demande pour combien de temps elle va rester ainsi. Alors que les Noirs, les Juifs, les Berbères sont tout aussi enracinés dans le pays que les lois et les constitutions, que leur histoire est née en Tunisie depuis des millénaires2, nous ne voyons pas beaucoup de Noirs ni Frères minoritaires dans ce pays!
Saadia Mosbah (à gauche) pionnière du combat
égalitaire pour les minorités en Tunisie

Nous les voyons seulement quand le racisme leur donne de la couleur et de la consistance, une matérialité alléchante qui appelle l'insulte, le mépris, l'agression, le meurtre. Et juste le temps que telle lèpre secoue en nous le mur de l'indifférence. Lorsque, grisés de notre chauvinisme ensorceleur, persuadés de notre exception arabo-musulmane, imbus de notre tolérance immunitaire, nous refusons de voir le racisme, celui-ci ne peut que s'estomper naturellement, puisque nous ne voyons plus les Noirs et Frères de minorités qui en pâtissent.

Dans la Tunisie d'aujourd'hui, celle qui se targue de vivre la révolution de la dignité, si  nous interrogeons les statistiques sur le taux des Noirs parmi la population, et c'est vrai aussi pour les autres minorités, ces statistiques font la lippe. Aucune idée! Alors même que les Noirs ne sont pas une poignée, nous ne savons pas quelle fourchette au juste ils représentent dans ce pays3.
Statue de la Kahena
(Kenchela, Algérie)



Les Berbères, nous dit-on, seraient de l'ordre de 5% en Tunisie. Mensonge! Les 5% sont la tranche qui a su résister à l'arabisation, préservant l’essentiel de sa berbérité: langue, coutumes, habitat troglodytique, etc. Et la majorité tunisienne dite arabe, en réalité, c'est la majorité berbère arabisée. Mais tant mieux pour les avocats du 5%! car demain l'on nous dira que nos Berbères ne sont plus que 0%! Et pour retrouver une trace des ancêtres disparus, demain il nous faudra faire des fouilles archéologiques sur tel ou tel site berbère! Si les sites peuvent être conservés.

Les Juifs, nous dit-on, à peine une poignée! Et c'est plutôt rassurant pour la majorité soucieuse de préserver sa cohésion, son tissu social et moral, sa pureté ethnique et religieuse! Mais la modeste poignée risque à son tour d'être un pâle souvenir d'histoire, comme les Berbères. Alors que, n'en déplaise à la majorité et son histoire, les Juifs étaient la communauté de première religion dans ce pays. Et en tant que berbères les premiers maîtres aussi4.

Quand nous interrogeons le paysage politique: est-ce qu'il y a des Noirs ou Frères de minorités qui politiquent? Là, heureusement, fort heureusement, l'on nous dit: oui!

Mais attention! nous précise-t-on, il n'y a que des Noirs.
Parce qu'en terre musulmane, les gens de la dhimma5 sont placés sous la protection des musulmans. Autrement dit, s'ils veulent politiquer, ils n'ont qu'à se faire bouter hors de la terre musulmane!

Des Noirs, tant qu'ils sont musulmans, oui!

Dans l'Assemblée constituante élue le 23 octobre 2011 et comptant 217 députés, il y a bel et bien, pour l'honneur de la révolution, un Noir. "Noir noir", comme le redirait Coluche s'il revenait pour s'assurer de ce que nous disons. Et s'il arrange certains de noter le paradoxe, ce Noir n'est pas de l'extrême-gauche. N'est pas du centre.  Ni de tout autre pôle politique revendiquant la laïcité ou le progressisme. Le seul élu noir au pays du jasmin blanc est du groupe islamiste de la Nahdha.
Gilles Jacob Lellouche,
Union Populaire Républicaine (UPR)

Évidemment, il y aurait beaucoup de gens de bonne volonté -faisant de la politique- pour dire qu'ils ne verraient aucun mal à ce que les Noirs politiquent. Les Juifs aussi d'ailleurs, et il faut rendre cette justice aux forces progressistes tunisiennes, centre et gauche, qu'elles sont libres et ne reconnaissent pas les barrières confessionnelles. Le cas de Gilles Jacob Lellouche à la Goulette, de l'Union Populaire Républicaine (UPR), même s'il est unique ne peut que forcer l'admiration6.

Par conséquent, il serait injuste d'accuser d'inconséquence politique, de racisme, les partisans du progrès. Le mal semble résider ailleurs, chez ceux qui nous gouvernent et la masse électorale qui n'a pas été habituée à voter hors des passages cloutés! C'était vrai durant la période du Parti unique. Et c'est encore vrai de nos jours.

Béchir Chammam,
élu nahdhaoui
Un exemple éloquent à ce propos: aux mêmes élections de 2011 et dans la région voisine du seul député noir du pays7, d'autres listes comptaient des Noirs, le gouvernorat de Gabès -avec celui de Kébilli- étant la zone la plus colorée en Tunisie. Et parmi ces listes colorées celle du Pôle démocratique moderniste (PDM) qu'on croyait capable de faire une bonne percée dans l'électorat local. La tête de liste est une femme, et pas issue de l'espèce d’incognito8, que tout le monde qualifie d'adorable et lui reconnait un respectable C.V de combat. Le deuxième c'est un homme, pas moins respectable ni méritant, noir. Contre toute attente, c'est à peine si ladite liste a obtenu, pour la consolation, une poignée de voix.

Pourquoi là où l'électorat islamiste a pu réaliser l'exploit de faire prodiguer un Noir à la tribune de notre parlement constitutionnel, et n'ayant pas plus de mérite que d'autres candidats, les modernistes, eux, ont été incapables de faire triompher la liste PDM ayant pour tête une femme et numéro deux un Noir?

Au risque de heurter toutes les sensibilités politiques, islamistes et progressistes confondus, je dirais par pur racisme. Derrière l'élu noir de Kébilli, c'est une masse électorale noire qui a voté. Pour la couleur de la peau, et non celle de la liste. Derrière la liste PDM tombée à Gabès, une masse électorale qui aurait sanctionné d'abord un Noir, ensuite une femme en tête de liste. Racisme et phallocratie sont quelquefois à gauche aussi. Car malgré l'histoire commune, malgré une démographie de tradition colorée, la lèpre raciste existe au sud bien plus qu'ailleurs, et de longue date. En-bas comme au plus haut niveau de l'élite9.


C'est en 1846 que la Tunisie a aboli l'esclavage. En 1857 qu'elle a proclamé le Pacte fondamental. En 1861 qu'elle s'est dotée de sa deuxième constitution après celle ayant vu le jour six siècles av. J.-C. à Carthage. Oui, tout cela est beau, magnifique. Néanmoins en l'an 2013, soit près de 170 ans après l'abolition de l'esclavage, en l'an 2013, soit 8 siècles après les textes fondateurs de la vie citoyenne dans ce pays, beaucoup de Tunisiens, hélas! du pied en cap sont dans les fers de la pire des servitudes: le racisme et le fanatisme religieux.

Car depuis que les textes attestent du droit de chaque Tunisien à jouir de ce qui appartient à l’ensemble des citoyens10, beaucoup de Tunisiens attendent encore que la citoyenneté, la tunisienneté, la dignité (à part entière ou même en tranches) leur soient accordées. A part la fierté chauvine pour certains qui ronronnent l'éternelle chanson d'une Tunisie pionnière et progressiste, à part la berceuse des politiques qui nous disent sans arrêt que la Tunisie est à tous les Tunisiens, à part le populisme mensonger qui ne nous endort plus et dont les citoyens ont de longue date soupé, à part enfin le mépris, l'insulte et le racisme à l'encontre des Noirs, des Juifs, des Berbères quand ceux-ci parlent des droits culturels, il ne s'est pas produit grand chose dans ce pays, ni au lendemain de 1846, ni à l'indépendance de 56 ni depuis la révolution du 14 janvier.

Pour tous ceux qui se reconnaissent dans cette catégorisation elle-même raciste -les minorités, c'est le statut quo depuis l'éternité.

Non? Vous pensez que les choses ont quand même évolué un peu depuis?

Vous avez raison!
Avant 1846, on ne disait pas "nègretta", ni "attig", ni peut-être même "kehlouch"! On disait "esclave", certes, mais le mot renvoyait à un référent, une condition humaine, statut social existant. Cela pourrait paraitre caricatural, mais l'esclave jouissait autrefois du même respect redevable à son maître.

Avant et après 1846, et jusque dans les vingt années suivant l'indépendance, le Juif
Bezalel, tunisien même né en Israël
tunisien n'était pas un intouchable. Si pour certains nationalistes zélés et fanatiques le Pacte fondamental de 1856 n'aurait été qu'un texte dicté au Bey de l'époque par les puissances occidentales, il n'en reste pas moins que c'était l'aboutissement d'un combat juif mais aussi musulman, et en définitive combat tunisien, qui a permis à notre pays d'être plus vivable. Les zélateurs oublient le combat de Kheireddine Pacha, oublient Ibn Abi Dhiaf et sa bataille philosophique contre le wahabisme, oublient sa large contribution à toutes les réformes politiques modernisant notre pays, et en ce qui nous concerne directement ici, ce qu'il dit des Juifs tunisiens: « frères dans la patrie ».


Dans la Tunisie luttant pour l'indépendance, ou celle de Bourguiba, on pouvait voir encore des Juifs jouissant de l'estime nationale et assumant pleinement leur citoyenneté et leurs droits politiques. Le cas de Georges Adda n'est pas l'unique. Avant leur départ en France, Gisèle Halimi qui s'était vaillamment battue pour l'indépendance tunisienne et celle de l'Algérie, également  Albert Memmi et tant d'autres encore.

Et puis à la même époque, le Tunisien ne s’embarrassait pas d'entendre chanter Leïla Sfez, Habiba Msika ou Cheikh El Afrit, Raoul Journo, les pionniers de la chanson tunisienne, à un moment où il faisait bon chanter juif-tunisien. Et pas bon chanter musulman.

Issaac: Juif tunisien
et fier de l'être
Et de nos jours?
Black-out, ou presque sur cette mémoire nationale de juifs « frères dans la patrie ». Nous avons oublié, jeté dans les oubliettes une partie de nous qui, elle cependant, ne nous oublie pas! Les Harissa en France pleurent quand ils évoquent leur paradis perdu Tounès. Plus loin que la France, en Israël même, les victimes du sionisme n'oublient pas leur Tunisie. Beaucoup d'oiseaux ayant migré loin de cette terre, dupés par l'appel des rabatteurs sionistes, n'ont jamais oublié leur nid originel11. Comme tant d'autres pas juifs d'ailleurs, que nous appelons indument "roumis" alors qu'ils nous crient: "non!", nous rappellent en toute circonstance leur tunisienneté inaltérable et l'ineffable amour qui les attache à nous.

En 2009, une chanson qui s'appelle Tunisia (voir vidéo ci-dessous), écrite et chantée par un jeune de ceux que nous appelons israéliens, de son nom Bezalel, né en Israël mais ne guérissant pas de l'amour pour sa Tunisie, a permis de révéler quel attachement les juifs ayant émigré de ce pays vers Israël  éprouvent à l’égard du pays dont ils furent transplantés. Depuis sa sortie à ce jour, la chanson n'arrête pas de cartonner en Israël.

Pourquoi ce succès? Comment expliquer un tel engouement pour une chanson à l'honneur d'un pays arabe, et dans un pays que les Arabes, à bon droit, n'aiment pas? D'où Bezalel tient-il son amour pour la Tunisie alors qu'il ne la connait pas, qu'il est né et a grandi dans un pays en guerre avec le monde arabe? Cette nostalgie pour le nid de la mémoire parentale, cet attachement à la Tunisie bu avec le lait maternel, hérité de parents et grands-parents vieillis ou morts de longue date, cette revendication légitime de sa tunisienneté, cette fierté d'être tunisien chez le juif mal-aimé par ses frères de patrie nous interpelle. Seuls les bâtards y resteraient insensibles. Et Bezalel n'est pas le seul, de l'autre côté du mur, pas le seul antisioniste qui nous touche par ce mal du pays. Ils sont nombreux au monde entier.

Isaac découvert à la faveur d'une recherche de documentation pour le présent article, lui aussi né en Israël, ne jure que par la Tunisie. Sur son blog dédié à son pays, il sait à peine écrire en français, mais pour dire l'indéfectible amour à la Tunisie et sa fierté d'être tunisien, il n' a pas besoin de beaucoup de mots ni de mots tout court: les photos de la Tunisie et le drapeau en gif animé sont amplement suffisants.

Retour au racisme tunisien.
Il y a quelques jours je dénichais sur le web un texte écrit par Saadia Mosbah. En même temps que je découvrais une militante jusque-là inconnue pour moi, j'ai découvert l'ampleur de la lèpre raciste dans notre pays. Et c'était pour moi un choc, et non des moindre, d'autant que l'enfant que j'étais n'oublie pas une relation interraciale d'enfance, authentique, entre un Céladon blanc et une Astrée noire12. Je croyais la Tunisie à l'abri du racisme, et Saadia Mosbah, par son témoignage poignant, me faisait chavirer D'autres témoignages tout aussi alarmants,  suscités par l'effet de bombe produit par le texte de cette femme, ont motivé le présent article.

Angelo l'Italien tué par l'homophobie raciste
Quand ils ne s'effacent pas face à notre indifférence, les Noirs, les Juifs, les autres, même les Occidentaux qui viennent chez nous le temps d'une escapade touristique, deviennent la cible privilégiée de la vermine raciste. Il n'y a pas de quoi, en matière de tolérance, réconforter notre fierté nationale, plaider la cause de l'exception tunisienne par rapport au reste du monde arabe! Le glossaire national raciste, toutes éditions confondues, pourrait faire pâlir à ce chapitre les meilleures encyclopédies des langues vivantes au monde. A en juger seulement par le pullulement continuel de mots vomitifs, et toujours évolutifs, chez la vermine raciste nationale.

Moins fréquents mais pouvant dépasser la fiction des films d'horreur quand ils se produisent de temps à autre, des meurtres à caractère raciste13. Avant la révolution, il fallait une bonne décennie pour enregistrer un crime ciblant un étranger, que celui-ci soit occidental ou arabe. Des Algériens qui venaient passer leurs vacances en Tunisie témoignent encore de cette terre d'accueil et de paix qu'ils ne trouvent pas chez eux, ni nulle part ailleurs. Tous les étés, au bord de la mer, au bord des routes,  dans une forêt ou en rase campagne, sur des couchettes à l'intérieur de leurs voitures, ou des nattes étalées tout à côté, à la belle étoile dormaient en famille en toute sécurité.

Conclusion:

Que faire dans ce sens pour sauver une Tunisie déjà assez meurtrie par le fanatisme religieux, entre autres tares de l'obscurantisme? Que faire pour réconcilier ce pays à la fois avec ses enfants, de quelque couleur et confession soient-ils, et ses amis qui n'y viennent que par amour pour sa terre et son peuple partout réputés accueillants? Faut-il baisser la tête, croiser  les bras, hausser les épaules et se taire? Couver le mal en disant que ce n'est pas le moment d'en parler, attendre qu'il empire, sous prétexte que le dos de la révolution est déjà brisé, qui ne supporte pas une nouvelle charge, le fardeau étant intenable? Faut-il se contenter d'en vouloir aux racistes qui, parce que vivant en dehors de l'histoire, retardataires de toutes les guerres, ne veulent pas s'émanciper de l'esclavagisme cérébral qui les tient sous son joug? Peut-on remédier au mal en fustigeant seulement ces éternels esclaves de l'intolérance qui ne veulent pas briser leurs carcans? Est-ce ainsi qu'on pourrait conjurer la peste qui nous donne au quotidien des sueurs et des frayeurs?

Non, assurément pas!
Et si certains espèrent enjuguer le racisme en moralisant, ou insultant les racistes, alors ils se trompent  grossièrement. Ce n'est ni plus ni moins qu'un espoir de pacotille. Parce que le germe de la lèpre n'est pas dans la tête des racistes; il est ailleurs.

Quand les politiques, les médias, les citoyens parlent des objectifs de la révolution  et soulignent que le problème des exclus doit figurer en tête de tels objectifs, pourquoi, curieusement, personne ne fait cas des éternels exclus de toutes les "révolutions": les Noirs et leurs frères catégorisés dans telle ou telle minorité? Pourquoi depuis Carthage et ses troupes africaines à ce jour, la Tunisie ne se tourne vers ses enfants minoritaires ni ne les voit que lorsqu'elle a besoin d'une chair à canon? Et lorsque les canons se taisent, peut-on savoir pourquoi la Tunisie ne veut plus voir ni entendre parler des survivants de sa chair à canon?

De l'indépendance du pays en 1956 à ce jour, combien nous avons eu de ministres, gouverneurs, délégués, omdas qui ne soient pas blancs, de pur sang arabe et musulmans? Combien sont-ils, dans nos administrations (banques, école, hôpitaux, etc), les Noirs et Frères de minorités qui détiennent des postes dirigeants? Enfin à la télé, à la radio, aux journaux de 20h et toute les heures, aux grilles de ramadan et celles de chaban, combien de journalistes, de présentateurs, d'animateurs "égayent" vos soirées par d'autres couleurs , à part le jasmin blanc?

Et puis si vous voulez qu'on aille plus loin encore, et il faut y aller! où est le culte juif dans les programmes de notre télé? où est la langue berbère? la voix des binationaux? la voix d'autres ayants-droit dans les paysage politique et médiatique de l'après 14 janvier? Pourquoi pas à chacune des composantes de notre diversité son "temps à l'antenne"? Quel credo soutenir pour justifier l'injuste exclusion?

Car si nous voulons réellement lutter contre le racisme, œuvrer pour donner à notre Tunisie la raison qui lui permette d'expurger son langage, persuader nos enfants que les Noirs et Frères sont tout aussi tunisiens que les pas Noirs ni Frères, c'est en rendant à chaque minorité son dû, à tous les niveaux évoqués, que nous pourrions espérer y arriver, et défendre alors avec fierté l'exception tunisienne.

Enfin pour lutter contre la violence à l'encontre des étrangers, quand il faut infliger des châtiments exemplaires mérités, quand le pays, avant même les étrangers, y retrouve sa paix, sa sûreté et la fierté d'être une terre de chaleur et d'hospitalité, plutôt une exemplarité qui nous honore tous qu'une complaisance qui déshonore et tue.

A. Amri
19.04.2013


Pour en savoir plus:
Je refuse de voir mon PAYS en noir et blanc (Texte de Saadia Mosbah)
 Pour une Tunisie en couleurs, et non en noir et blanc (Texte de A.Amri)



Notes:

1- Entre -350 et -360, Aristote écrit son livre Politique dans lequel il étudie l’origine, la finalité et le fonctionnement de l’État. Dans la partie touchant à l'étude du fonctionnement des régimes politiques de son époque, le philosophe consacre un chapitre à Carthage, pour le moins flatteur. L'auteur y fait l'éloge de la politique de notre vieil empire et, parlant de sa constitution, il juge celle-ci comme étant "la plus complète". Ci-dessous, presque intégral, le passage qu'Aristote consacre à la Constitution de Carthage.

"Carthage paraît encore jouir d'une bonne constitution, plus complète que celle des autres États sur bien des points, et à quelques égards semblable à celle de Lacédémone. Ces trois gouvernements de Crète, de Sparte et de Carthage, ont de grands rapports entre eux ; et ils sont très supérieurs à tous les gouvernements connus. Les Carthaginois, en particulier, possèdent des institutions excellentes ; et ce qui prouve bien toute la sagesse de leur constitution, c'est que, malgré la part de pouvoir qu'elle accorde au peuple, on n'a jamais vu à Carthage de changement de gouvernement, et qu'elle n'a eu, chose remarquable, ni émeute, ni tyran.
Je citerai quelques analogies entre Sparte et Carthage. Les repas communs des sociétés politiques ressemblent aux Phidities lacédémoniennes ; les Cent-Quatre remplacent les Éphores ; mais la magistrature carthaginoise est préférable, en ce que ses membres, au lieu d'être tirés des classes obscures, sont pris parmi les hommes les plus vertueux. Les rois et le sénat se rapprochent beaucoup dans les deux constitutions ; mais Carthage est plus prudente et ne demande pas ses rois à une famille unique ; elle ne les prend pas non plus dans toutes les familles indistinctement ; elle s'en remet à l'élection, et non pas à l'âge, pour amener le mérite au pouvoir. Les rois, maîtres d'une immense autorité, sont bien dangereux quand ils sont des hommes médiocres; et ils ont fait déjà bien du mal à Lacédémone."


Aristote (Politique)
Traduction française : BARTHÉLEMY SAINT-HILAIRE


2- Si l'origine berbère de la population tunisienne n'a pas besoin de plus d'éclairage ici, il en va autrement pour les Noirs mal servis par les préjugés et l'ignorance de l'histoire. Contrairement aux hypothèses rattachant leur histoire en Afrique du Nord à celle de la traite des Noirs et de l'esclavagisme, la présence noire en Tunisie semble aussi vieille que les premières populations numides. Longtemps avant la fondation de Carthage par des colons phéniciens de Tyr en 814 av. J.-C., vraisemblablement depuis le Néolithique (4500 à 2500 av. J.-C. environ),  il y avait des Noirs sédentarisés au sud tunisien et en Libye, d'autres nomades, plus au nord ou au sud. Il y avait des Noirs même en Europe, en Grèce et à Rome, et ce n'étaient pas des esclaves. D'après l'anthologie de R. Roget et S. Gsell, intitulée Le Maroc chez les Auteurs anciens,  "il semble bien que le pourcentage des Noirs à Rome était bien plus important qu’il ne l’est aujourd’hui, à Paris. Ce qui est, tout de même, important. Et ils y exerçaient des métiers ou professions d’une grande diversité. Ils étaient soldats, lutteurs, boxeurs, acteurs, étudiants, pédagogues, voire écrivains".

(Source: Ethiopiques - Spécial centenaire Contributions de Léopold Sédar Senghor à la revue (1er semestre 2006)
A l'apogée de Carthage, l'essentiel des fantassins composant ses troupes étaient des Noirs. Tite-Live parle de  "11.000 fantassins noirs qu’Hannibal confie à son frère Hasdrubal", sans compter une troupe mixte composée de Noirs, de Puniques et de Maures .

Pour les juifs essentiellement berbères convertis, selon Rachid Benzine  leur présence au Maghreb remonte  à plus de 3000 ans. (Source)


3-Même dans les bourgades, les zones, les ghettos où se concentre une forte densité de Noirs, à Arram, à El Mdou, à l'Alaya, à Mareth, à la Gahbaya, pour ne citer que des villages ou des quartiers dans la ville de Gabès, tout ce qu'on peut savoir sur leurs populations c'est que les Noirs sont deux, trois, cinq fois plus nombreux que les Blancs, ou les seuls "maitres de céans", mais aucun chiffre de statistiques, réellement représentatif ou approximatif, pour guider une investigation rigoureuse dans ce sens.

4- La Kahéna vaincue et tuée, les juifs s'étaient convertis pour la plupart à l'islam. D'autres ont dû fuir vers l'Europe, l'Espagne surtout,  d'où ils seraient pourchassés sous la Sainte inquisition, entre 1481 et 1524, pour revenir vers les pays du Maghreb et reprendre racine dans la terre des ancêtres. Beaucoup de Juifs, toutefois, ont pu rester en Tunisie après la conquête musulmane, conservant leur judéité mais exclus de tout pouvoir politique, placés sous le régime juridique de la dhimma(الذمة ) jusqu'à la proclamation en 1857 du Pacte fondamental.

5- C'est surtout l'avis des conservateurs, et en premier lieu les islamistes qui considèrent que le Coran et la Tradition assignent les non-musulmans en terre d'islam au statut de "gens de la dhimma": gens placés sous la responsabilité des musulmans qui les protègent moyennant un pécule, à condition qu'ils ne contestent pas aux musulmans la prérogative exclusive du pouvoir.
Pour les forces progressistes, les élections du 23 octobre 2011 ont permis à  Gilles Jacob Lellouche, Juif vivant à la Goulette, de faire partie d'une liste de l'Union Populaire Républicaine (UPR).

6- La Tunisie dont la population avoisine les 12 millions d'habitants ne compte plus que quelque 1700 juifs, et par sa candidature aux élections d'octobre 2011 Gilles Jacob Lellouche ne prétendait pas à l'honneur de représenter cette petite communauté. Néanmoins  pour les premières élections libres tunisiennes, il nous fallait un tel acte de courage et de défi. De la part de ce juif mais aussi du parti qui a soutenu sa candidature. Gilles Jacob Lellouche et sa liste sont tombés; et alors? Tant d'autres listes et candidats sont tombés dans ce premier test démocratique. Ce qui compte c'est la symbolique de cette candidature, le droit pour chaque citoyen tunisien de s'impliquer dans les affaires de son pays. Et là-dessus, les laïques, les progressiste ne peuvent que saluer ce premier défi et souhaiter qu'il ne soit pas le dernier.
Depuis la révolte des Zenjs et des Qarmates, il y a douze siècles, et même bien plus avant, le monde arabe n'est pas seulement ce qu'on peut imaginer ni voir à travers l'obscurantisme des intégristes religieux. Il n'est pas non plus ce qu'on peut percevoir depuis la création de l’État hébreu, à travers le fanatisme anti-juif, essentiellement entretenu par le même obscurantisme (pour qui juif et sioniste sont des synonymes, ce qui est faux, un amalgame aberrant). Il est aussi ces hommes et ces femmes qui se battent pour un courant d'alternative humaniste et un monde plus vivable.

7- Béchir Chammam est un élu kébillois.
 
8- Il s'agit d'Amel Hamrouni, chanteuse engagée qui se bat pour la justice et la liberté depuis le début des années 80. Un hommage lui est dédié sur ce blog.

9- Du temps de Bourguiba, la ville d'El-Hamma qui se situe à moins de 20 km de Gabès nous fournit un bel exemple, inénarrable. Il doit dater des années 80, sous le règne déclinant de Bourguiba. Un Noir nommé par l'appareil du Parti unique Délégué de cette ville (l'équivalent d'un sous-préfet) est à peine débarqué, à peine assis à son bureau pour étrenner l'honneur d'administrer les citoyens de sa Délégation, quand il voit entrer, sans frapper, Jallouli Farès. Le pauvre Délégué se lève, tend sa main pour saluer et souhaiter la bienvenue à l'illustre militant du Parti. Il croyait que le grand dignitaire d'El-hamma, figure du mouvement national, ex-président de l'assemblée constituante puis de l'Assemblée nationale, premier ministre de l’Éducation, venait aimablement lui souhaiter la bienvenue et le féliciter de sa nomination. Mais c'était pour un autre motif que Jallouli Farès daignait sortir ce jour-là de sa maison et s'introduire dans le bureau du Délégué. Sans le moindre ménagement, l'homme, pourtant premier licencié en langue et littérature anglaise, premier professeur d'anglais en Tunisie, a fait comprendre au Délégué noir qu'il était persona non grata dans sa ville!  Parce que Noir! Le jour-même, le Délégué a fait ses valises et il est parti.
Textuellement selon ce que tous les habitants d'El-Hamma semblent tenir de source sûre, Jallouli Fares aurait dit au Délégué noir: "écoute, ici les Noirs me disent Sidi (Seigneur). Que devrais-je te dire si, entrant ici, te croisant dans une rue d'El-Hamma ou invité par toi à une réunion ou un meeting, je devais t'appeler? Monsieur? Ce serait illogique, inadmissible!"

10- Voici quelques extraits du Pacte fondamental proclamé en 1857:
" Article 3.
Les Musulmans et les autres habitants du pays seront égaux devant la loi, car ce droit appartient naturellement à l'homme, quelle que soit sa condition.
 Article 4.
Nos sujets israélites ne subiront aucune contrainte pour changer de religion, et ne seront point empêchés dans l'exercice de leur culte ; leurs synagogues seront respectées et à l'abri de toute insulte, attendu que l'état de protection dans lequel ils se trouvent doit leur assurer nos avantages comme il doit aussi nous imposer leur charge.
 Article 8.
Tous nos sujets, musulmans ou autres, seront soumis également aux règlements et aux usages en vigueur dans le pays ; aucun d'eux ne jouira à cet égard de privilèges sur un autre. " Source

11- Claudia Cardinale, à qui nous avons rendu un hommage sur ce blog, n'est qu'un exemple. "Longtemps, on a dit de moi que j'étais la petite fiancée de l'Italie. C'est vrai, je suis d'origine sicilienne, et c'est à Rome que ma carrière s'est envolée. J'avais alors vingt ans... et je ne parlais pas un mot d'italien. Moi, je viens de là où le soleil réchauffe les cœurs et les corps, là où la douceur de vivre n'a d'égal que la perfection des paysages et la chaleur des sourires. Claudia Cardinale n'existait pas encore. J'étais Claude, et j'étais née tunisienne. J'ai sauté dans le train. Celui de Tunis, qui m'amenait de la Goulette à Carthage. Celui de la vie, qui m'a guidée à Monastir, face à la caméra de René Vautier et Jacques Baratier. Hasard ? Destin ? Qu'importe : j'ai toujours aimé prendre le train en marche. Mon train à moi, il m'a permis de traverser les océans. Et puis, souvent, il m'a ramenée chez moi.[...] A dix-sept ans, je suis partie pour Venise. Dans ma valise, j'avais emporté un bikini et un burnous, ce grand manteau typique de mon pays. Le premier m'a rendue célèbre. Sous le second, j'avais caché la Tunisie." Claudia Cradinale - Ma Tunisie (Timée-éditions - France 2009)
Voir sur ce blog Claudia Cardinale ou l'oiseau qui n'oublie pas son nid

12- "Cette petite reine noire que je porte à ce jour dans mon cœur s’appelle Saâda.
Elle n'avait d'autre couronne que la couleur de sa peau. Sûr qu'elle était belle, très même. Mais quelquefois je me disais qu'elle ne l'était pas tant, peut-être, car je ne voyais personne de mes petits camarades masculins me la disputer. Sans doute ne savais-je pas ce qu'est le racisme. Et même si j'ai pu le découvrir, ou en soupçonner quelque chose par la suite, j'ai dû sourdement remercier les racistes d'avoir laissé la reine à celui qui la mérite..."
Pour une Tunisie en couleurs, et non en noir et blanc

13- Juste au lendemain de la révolution du 14 janvier, le prêtre polonais  Père Marek Rybinski, 34 ans, assassiné dans une école religieuse privée de la banlieue de Tunis.
- Juin 2012, un français de 30 ans qui passait des vacances en Tunisie se fait atrocement tabasser par un "ami" puis dépouiller, avant de pouvoir trouver une âme secourable pour le conduire à l'hôpital.
- Le 1er août 2012, on découvre, tué à coups de poignard dans son appartement à  Hammamet, Angelo l'italien.
- 12 Octobre 2012, c'est le corps d'un ressortissant belge tué d’un coup de couteau au niveau du torse.

Le trait commun aux trois meurtres et tabassage: toutes les victimes sont des gays. L'on dira que c'est de l’homophobie, et pas du racisme. Je dirais: pourquoi les homophobes nationaux ne consomment pas tunisien? Il y a des gays aussi chez nous, pourquoi l'homophobie tunisienne
ne s'en prend qu'aux étrangers?


Au même sujet sur ce blog:

Pour une Tunisie en couleurs, et non en noir et blanc




samedi 20 avril 2013

Karakouz, rappelle-moi ta beauté!

En Tunisie, si vous dites "karakouz" tout le monde se tourne vers notre actuel président Marzouki. Avant l'investiture de ce dernier en décembre 2011, sur les réseaux sociaux du web surtout ce n'était qu'un pâle mot peu usité, ou pas du tout "engagé", politiquement parlant. Puis grâce à notre Président -dieu merci, jamais mot tunisien (ou tunisifié) n'a été propulsé si haut, remis en usage sur tant de pages électroniques. En vérité, le mot a été investi d'un pouvoir puissant que l'impuissant président n'a pas. Depuis que ce dernier a acquis sa triste renommée de "pantin" à la faveur de son effacement sous la djobba du gourou et sa stature naine à côté de Jebali, Karakouz est devenu une référence nationale à l'honneur. Sur les pages Facebook et Twitter, il se prodigue et triomphe de l'Aigle national qui ne glatit plus. Nessma TV lui a dédié ses guignols, Attounsia s'est fait jeter en prison son directeur à cause de ses piquants embarrassant Ennhdha. Et pour la gloire de la Tunisie et son président, il a conquis le reste du monde. Les dernières éditions de dictionnaires français lui consacrent de bels articles. Google l'a inscrit dans une flopée d'occurrences dédiées à la politique tunisienne. Bref, il est devenu presque notre vitrine méditerranéenne, auréolée des lumières de la Troïka, qui rayonne pour nous sur le reste du monde!

Mais qu'en sait-on au juste à part ce qui revient au sobriquet de Marzouki?

Le Tunisien moyen, le jeune surtout, sûrement pas grand chose. Les vieux probablement se souviennent encore d'un Karakouz qui égayait autrefois les soirées de ramadan. Au bon vieux temps où il n'y avait pas encore ni cinéma ni théâtre, c'était dans les cafés-chanta (cafés chantants) qu'on allait voir jouer ces deux personnages en marionnettes, l'un incarnant l'homme du peuple, l'illettré Karakouz كركوز, l'autre un pontife du savoir qui parlait incessamment en pédant, Hacif حصيف .

Depuis les Ottomans et la Tunisie beylicale, c'est-à-dire 1574, le pays a adopté ce théâtre d'ombres importé de la Turquie et en a fait son premier théâtre.
Mais si, aux origines, le mot Karakouz est turc, le théâtre lui-même a été connu d'abord en Egypte dès le début du 15e et peut-être même avant.

Il semblerait que c'est à l'Inde, puis en Chine, qu'on a vu les premières représentations de ce théâtre.

Aujourd'hui sous le nom de Shadow-light, tout en gagnant l'Occident Karakouz est devenu un art majeur ayant ses titres de noblesse. Entré en Europe dès le 19e siècle, depuis 2009 Karakouz fait partie du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO.




Pour partager cette vidéo, le lien sur youtube:
Théâtre de l'ombre (l'Amour et la Guerre)

A.Amri
20.04.2013


jeudi 18 avril 2013

Pour une Tunisie en couleurs, et non en noir et blanc



Saadia Mosbah, voix qui monte des viscères de notre pays, pardonne-moi de n'avoir pu t'entendre plus tôt.


Le mot chien, assure Aristote, ne mord pas. Ni n'aboie d'ailleurs, nous rappelle Gérard Genette."Mais, souligne ce même auteur, rien n'interdit à quiconque d'opiner au contraire, et de tendre l'oreille ou garer les fesses".1

Les Tunisiens sont-ils racistes? Voilà un "chien" qui risque de faire tourner les talons à bien de prévenus alertes ! Rien qu'à soupçonner les supposés d'une pareille interrogation, plus d'une sainte nitouche dirait: "quoi ? nous racistes ? A Dieu ne plaise !"

Saadia Mosbah

Ceux que la question pourrait étonner, persuadés de l'exception tunisienne à ce propos, se trompent.
Nous ne sommes pas immunisés contre cette gale. Ni contre tant d'autres formes d'intolérance, toutes indignes des hommes authentiquement libres, authentiquement hommes. Dans la Tunisie bourguibienne puis benalyenne, il était de bon ton de nous auto-encenser et nous complaire dans une certaine image de marque nationale qui nous flattait. Qui flatte encore l'écrasante majorité du peuple, au vu des mobilisations citoyennes que suscitent les périls menaçant nos acquis, nos valeurs progressistes dont certaines datent de Carthage. Nous disions, nous disons toujours que les Tunisiens, produit de  multiples brassages de populations et de cultures dont leur terre n'a jamais cessé d'être le creuset, sont de nature ouverts. La position géographique du pays, son histoire et sa civilisation multimillénaires auraient vacciné ses habitants contre les virus susceptibles de menacer leur cohésion.
 
Hélas, la réalité n'est pas tellement conforme à cette image. La révolution qui pâtit depuis deux ans d'un fascisme religieux nous a révélé combien l'idéal est encore très loin du réel. Faut-il mettre davantage en lumière le fossé qui nous sépare de ce à quoi nous aspirons en parlant encore de racisme ? Beaucoup, à tort, estiment que ce n'est pas le moment d'en rajouter. Nous en avons déjà assez, dit-on, avec le salafisme jihadiste, péril qui angoisse tous les Tunisiens, plus urgent, prioritaire. Nous voyons renaître en plus, dans certaines zones oubliées par le développement, une forme de régionalisme qui nous inquiète, quand, au nom de la décentralisation, une partie des Tunisiens se dresse contre une autre, ou contre le reste des Tunisiens. Nous avons vu aussi et voyons encore réapparaitre des haines, des dissensions qu'on croyait révolues, des heurts sanglants entre douars, tribus, archs, pour un pouce de terre sur quoi untel, de tel sang, a indûment empiété.  Bref, nous dit-on, il ne faudrait pas rajouter au fardeau déjà assez lourd, sous peine de voir le dos de la jeune révolution brisé sous tant de charges.

Mais le bel alibi ne tient pas, qui tombe à faux dès qu'on rappelle les objectifs de la révolution. Car la chanson qu'on répète, le slogan cher aux révolutionnaires, le son de cloche partout repris, les jérémiades continuelles au nord comme au sud, ne sont-ils pas justement pourquoi le peuple a consenti des morts et fait une révolution?
Quand on monte ici et là en créneau pour rappeler les laissés-pour-compte, pourquoi en exclure les éternels exclus de toutes les "révolutions"? A-t-on vu un ministre noir, ou même son ombre, dans les différents gouvernements qui ont succédé à la chute de Ben Ali ? Combien y a-t-il de députés noirs dans notre Assemblée constituante? Combien de Noirs gouverneurs, délégués, directeurs dans telle ou telle administration nationale ?

Le racisme n'est pas seulement le mépris manifesté, articulé, le regard arrogant, hautain, l'insulte sous-entendue ou proférée en toutes lettres, qu'une race, à travers des individus ou des groupes de sa couleur, se permet à l'encontre d'une autre. Il n'est pas non plus seulement dans l'agression physique qui cible une couleur différente, une peau non partagée, quand la haine exacerbée franchit le pas qui l'ôte à toute compression, la rend littéralement palpable. Mais il y a pire: le racisme latent, invisible, muet: l'indifférence. Et l'exclusion qui s'ensuit sous toutes ses formes.

Dans la Tunisie souffrant de ce mal qui nous intéresse ici, tout combat contre le racisme qui ne commence pas par apporter les soins appropriés à l'indifférence et à l'exclusion est voué à l'échec. Nous croyons avoir fait une révolution pour tous les Tunisiens, alors que nous sommes en réalité encore loin de l'avoir faite cette révolution. Il est temps, grand temps, de nous demander ce que la prétendue révolution de la Dignité a donné aux Noirs tunisiens.

De 1846, date à laquelle notre pays a aboli l'esclavage, à l'heure de cet article, en passant par l'indépendance de 1956, que sont au juste dans leur pays les citoyens noirs? Peut-être des hommes émancipés, encore faut-il que tout le monde soit d'accord là dessus, ce qui n'est pas toujours évident quand notre langage, miroir de l'inconscient, révèle que beaucoup d'entre nous sont encore à l'âge des esclavagistes2. Peut-être, voire assurément, ces citoyens sont-ils une bonne chair à canon. Et à charbon dans l'ère des auto-immolations par le feu. Là-dessus, il n'y aurait pas beaucoup de marge pour la chicane. Mais quand les canons se taisent, et depuis le temps qu'ils se sont tus, depuis que la radio et la télévision ronronnent la douce chanson d'une Tunisie pour tous les Tunisiens, les Noirs, personne ne les voit réellement lotis dans cette Tunisie. On les estompe loin derrière nous. Plus loin que les déshérités de Sidi Bouzid, plus morts que les martyrs de la révolution, exclus comme tant d'autres ayants-droit sur le papier qui crèveront probablement tous, eux et leur postérité, avant que la révolution ne songe à les consoler d'une belle épitaphe !

A preuve, cette constitution dont on ne cesse de débattre depuis l'âge de Noé, les papiers encrés et sur-encrés, les projets, les amendements, toute cette paperasse et les années passées à les élucubrer, y a-t-on consacré une ligne, une seule, la plus petite mention qui soit pour dire quelle place les Noirs ont dans notre constitution ?

Le vrai racisme tunisien réside essentiellement à ces deux derniers niveaux. Le jour où la Tunisie relèvera le front, et découvrant la poitrine avec fierté, donnera le sein à tous ses enfants sans distinction de race, de confession ni de couleur politique, le racisme comme langage, attitude ou pensée, tombera de lui-même, sera caduc, pâle souvenir d'un passé vieux et lointain.


Saâda, première merveille de l'âge candide

Tout petit, pour être né dans une contrée presque hors de l'écoumène, une zone rurale perdue au sud tunisien, la première fois que j'ai vu un Noir c'était à l'âge de six ans.

Je ne savais encore rien des pyramides de Memphis, rien des jardins suspendus de Babylone. De l'ébène dont on vante partout le bois et le beau poli, je ne savais rien. Ni n'avais entendu parler de Saba et Balkis sa reine. Et je ne soupçonnais pas, à cet âge tendre, qu'il pût y avoir dans l'univers une beauté tout aussi enchanteresse que la première merveille dénichée par mes yeux dans ce monde. Une merveille que l'école m'avait révélée en même temps que les lettres de l'alphabet et les figurines du maître. Une camarade de classe de mon âge, avec qui je partageais le pupitre en bois, le banc d'écolier. Avec qui je partagerais aussi pour un bout de temps les olives noires, les figues sèches, les dattes. Les châtiments du maître aussi, en toute équité mérités, et supportés avec délice tant qu'ils étaient partagés. La retraite battue, quand tous les petits se disputaient l'honneur de franchir le premier la cour de l'école vers la sortie, pour ma première merveille découverte comme pour moi- l'honneur et le bonheur étaient d'être constamment à la traîne. Afin de partager encore, rentrant chacun à sa maison, un bout de chemin commun et les dernières miettes du goûter qui nous restaient.

Cette petite reine noire que je porte à ce jour dans mon cœur s’appelle Saâda.


Elle n'avait d'autre couronne que la couleur de sa peau. Il est certain qu'elle était belle, très même. Mais quelquefois je me demandais si je ne m'étais pas trompé; je me disais qu'elle n'était peut-être pas aussi belle qu'elle me paraissait, car je ne voyais personne de mes petits camarades masculins me la disputer. Sans doute étais-je trop candide encore pour deviner ce qui les éloignait de Saâda. Je ne savais pas encore ce qu'est le racisme. Et même si j'avais pu le découvrir, ou en soupçonner quelque chose par la suite, je ne pense pas que cela ait pu me déplaire ou susciter ma colère. Au fond de moi, consciemment ou non, j'aurais plutôt sourdement remercié les racistes d'être insensibles à la beauté de Saâda. Pour le bonheur « égoïste » de celui qui l'a tant aimée. Et qui n'aurait pas souffert que sa petite reine pût enchanter d'autres yeux que les siens.

J'ignore ce que Saâda est devenue aujourd'hui, si elle est encore en vie ou n'est plus de ce monde. Mais chaque fois que la mémoire remonte à la source de l'affection, c'est Saâda qu’elle rencontre à tous les carrefours, avec toujours un reste de goûter qu'elle vient partager avec moi.

Et quel doux émoi quand la mémoire rappelle le meilleur des offrandes partagées !
Deux mains voisines sur le pupitre, là au milieu, à un centimètre plus bas que l'encrier de notre vieille école du buvard et de la plume. Deux mains côte à côte, à plat posées !

Quel enchantement pour nos yeux surplombant de telles mains, à voir chacune s'éblouir de ce que l'autre lui donnait ! Dix doigts alignés, un pouce de chaque côté, au milieu les deux auriculaires: nous ne savions même pas à quoi la forme conique ainsi faite ressemblait. Jusqu'au jour où le maître nous a surpris !

Si le maître ne dicte pas, ne voit rien, s'il ne fait pas les cent pas entre les rangées, pour les mains ainsi étalées c'est presque un moment d'ivresse mystique, une étreinte d'épidermes, la fusion entre ces petites mains elles-mêmes, la chair à deux couleurs avec le bois. Impossible de les séparer. De réprimer le courant qui les unit. Impossible de les détacher de leur support auquel elles semblent soudées. Impossible de trouver entre elles une fissure, si minime soit-elle, pour y glisser l'oreille d'une feuille, d'un buvard.

Et ce magnétisme étrange, ce tropisme candide invincible, n'a rien de pervers. Rien de ce que pourrait suggérer une lecture savante, le regard d'un adulte imbu de son savoir analytique, de sa science infuse ou des armes de la psy.

Elle et moi n'avions que six ans. S'il pouvait y avoir quelque chose de libidinal dans ce jeu d'enfants candides, ce ne pourrait-être que de la sensualité sublimée, édénique -je dirais. L'enchantement pur de deux peaux qui s'épient, bien plus par la vue que par le toucher en soi, dans le bain d'un fluide mystique et imparable. Et le bonheur des yeux venait de la magie de ces couleurs disparates mais unies, qui se valorisent réciproquement par le contraste leur, et de ce même contraste se complètent au lieu de s'opposer, s'attirent au lieu de se repousser.  

Plus tard tout au long de ma vie, quand dans la rue, dans un commerce, un square, je vois un couple mixte, outre le doux frisson, irrépressible que cette union heureuse me procure, je me sens baigné, baignant dans l'éternel fluide qui les unit. Le même bonheur édénique perçu par nous deux il y a une éternité. Et je me sens  heureux pour ce couple, heureux pour les petits que nous étions, l'un et l'autre généreux, d'avoir osé sentir en bas âge ce que les racistes, leur vie durant, seront incapables de sentir. C'est au creuset de la différence que la beauté sublime se fait, croît, grandit et jouit le plus intensément de la vie.

Quand le maître a découvert notre jeu, l'année était presque finie. Nous reçûmes, les mains dans la même étreinte, dix coups de baguette. Étaient-ils douloureux ? je ne m'en souviens plus. Mais je me rappelle que ce fut à tel prix que nous avons appris comment dessiner, en bas âge et à deux mains, un cœur humain !  
 
J'ignore ce que Saâda est devenue, si elle se souvient encore de moi au cas où elle serait encore de ce monde, mais moi je ne l'ai pas oubliée. Ni ne suis près de jeter les reliques que je conserve d'elle dans ma mémoire. Car c'est à leur lumière que, grandissant, j'ai appris l'amour de l'humanité. Je dois à ma petite camarade de six ans ma stature d'homme libre, ma fibre d'enfant de tous les continents. Ce que j'ai transmis à mes enseignés et mes enfants. Ce que j'écris ici. Elle est constamment dans ma peau, dans mon pouls comme le crépitement d'une fine grêle de feu, dans chacun de mes combats pour le triomphe de l'humanisme. Et dans le sourire de chaque Noir où que je le rencontre, dans la chaleur de sa poignée de main où que je la reçoive, dans l'étreinte du frère noir où qu'il me reconnaisse des siens.

Saadia, petite sœur, pardonne que je ne t'aie pas revue plus tôt !

Et si je projette sur ton visage, sans embarras aucun, la tendresse que je ressens pour Saâda, c'est que "revoir" n'est pas seulement un jeu de rhétorique pour moi, n'est pas qu'un verbe au sens figuré, mais une perception réelle, authentiquement ressentie.


Reina Saba, chanteuse centrafricaine
C'est seulement aujourd'hui que j'ai déniché ta photo, lu ton texte, et repensant à l'heureux enfant qui, à travers Saâda, puis les frères du continent et ceux de la planète, t'avait aimée alors qu'il n'avait que six ans, j'ai décidé de t'écrire ce mot.

Pour te dire ce que j'ai souffert, et dieu sait ce que j'ai souffert, fier tunisien et pas moins africain que le plus noir du continent, en lisant ce texte où tu clamais haut l'amour de ton pays, le nôtre. Tout en faisant, juste et si fort, le procès de ce racisme monstrueux qui nous donne des sueurs et des frayeurs.

Se peut-il, Saadia, que la Tunisie éponyme de l'Afrique, l'Ifriqia dont les premiers dieux tutélaires sont le Saturne africain et sa parèdre la non moins africaine Tanit, puisse être si méconnaissable?

Se peut-il que le premier pays arabe à avoir aboli l'esclavage, y précédant même une légion de pays occidentaux censés plus rapides sur les voies pionnières (Suède, France, USA, la plupart des pays d’Amérique latine, la Russie, l'Espagne) puisse être à ce point raciste?

Se peut-il que le pays de Barg Ellil (Eclair de la nuit), pays qui riait, pleurait et s'émerveillait entier quand j'étais jeune, les samedi soir ne dormait jamais tant qu'il n'ait suivi le dernier épisode du feuilleton radiodiffusé, dont le héros est noir et esclave, puisse à ce point devenir "noir et blanc"?

Quand j'ai lu ton texte, Saadia, comme toi j'ai eu honte. Non d'être tunisien mais pour la Tunisie qui ne mérite pas qu'on la prostitue ainsi, qu'on la gangrène, que le fanatisme religieux des uns, le racisme primaire des autres, l'intolérance inadmissible des uns et des autres, la rabaissent à nos propres yeux, aux yeux du continent et dans le concert des nations.

Ni notre religion ni nos lumières ne justifient cette haine qui s'empare d'une partie de nous-mêmes pour la dresser contre l'autre. Nous ne voulons pas de cette lèpre que nous condamnons où qu'elle puisse flétrir un pays, que nous n'acceptons pas de voir parmi nous flétrir le nôtre. Notre pays, constamment au confluent des civilisations, aux quatre vents ouvert depuis la source du temps, beau aux yeux du monde en raison de sa capacité à parler Orient, Occident, Nord et Sud, tout en restant tunisien, ne peut pas permettre à la vermine raciste, pas plus qu'à l'obscurantisme dont la vermine se nourrit, de le souiller.

Notre peuple est le produit de mille et un brassages d'hommes et de sangs. Berbères, Puniques, Romains, Arabes, Turcs. Il y a des milliers d'ans, sur cette terre et pour cette terre le sang versé pour défendre Carthage, ou étendre ses frontières, ne se disait jamais noir, ou pas noir.  Dans l'histoire de Tacite et la mémoire du peuple, c'est le sang carthaginois. Pour repousser les premières vagues de la conquête islamique, pour prendre le flambeau du conquérant ensuite, pour bâtir toute l'histoire qui a permis à notre pays d'étendre vers d'autres pays et d'autres continents l'islam, pour reconduire enfin l'histoire à l'indépendance, au milieu du siècle dernier, puis  à la révolution du 14 janvier, les Noirs et pas noirs se sont toujours appelés Tunisiens, blessés ou morts, et jamais combattants de telle race ou de telle confession.
C'est pourquoi, Saadia, quand j'ai lu ton texte, comme toi j'ai eu honte. Et c'est peu dire, trop peu dire que j'ai eu honte. J'ai eu, et j'ai encore, envie de hurler pour vomir ma colère, mon indignation, mon refus de souscrire à ces actes racistes qui profanent notre Tunisie.

Puisse ce cri de dignité atteindre les cœurs malades et réanimer en eux, plus noble et digne de notre Tunisie, l'amour de l'humanité !

Merci du fond du cœur pour ton texte,
Saadia

Je sais que l'essentiel je l'ai passé sous silence, ou pas à fond traité: où est ma Saâda, elle et son frère, dans le paysage télévisuel, cinématographique, politique ? Pourquoi nous n'aurions pas notre Obama ? Je ne dirais pas Angela Davis parce que toi, pour notre fierté, tu la réincarnes parfaitement.
Et puis où sont les autres Tunisiens ? les non-musulmans d'abord:  juifs, chrétiens, athées ?
Où sont aussi les bi-nationaux tunisiens?

La lutte continue. Ensemble nous ouvrirons bientôt des brèches dans ce mur à détruire, et le plus tôt possible. Parce qu'il procède non pas seulement du même racisme, de la lèpre même, mais de son germe fondamental, la graine du racisme.

Ahmed Amri
18.04.2013 




=== Notes ===

1- Gérard Genette, Mimologiques : Voyage en Cratylie, Seuil, coll. « Poétique », Paris, 19761, p.7


2- "Loussif" (de الوصيف al-wassif, esclave) et "kehlouche" (de akhal, de kohl كحل [khôl] collyre noir, avec connotation péjorative) ne sont que deux petits exemples d'un glossaire raciste tunisien qui révèle combien nous sommes en retard par rapport au progrès revendiqué.

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