jeudi 16 octobre 2014

Al-Atlal - Brahim Naji





Al-Atlal (les Ruines) est sans doute la meilleure chanson d'Oum Kalthoum. La plus aboutie tant au niveau de la facture poétique qu'au niveau de sa composition musicale. Mais elle serait aussi, aux yeux de nombreux critiques musicaux, la meilleure chanson arabe du XXe. Cette consécration critique semble corroborée, à l'échelle des pays arabes (1), par les chiffres liés à la vente de la chanson, comme de son passage à la radio depuis sa première interprétation en 1965.

Mais le génie artistique suffit-il à expliquer cet immense succès qui, un demi siècle après la sortie de la chanson, ne semble pas près de s'étioler?

Il serait difficile d'admettre que ce succès hors pair est  fondé sur des bases exclusivement artistiques.  Si la dimension tarabienne (2) s'impose fortement tout au long de cette chanson dont la durée est d'une heure, il ne serait pas aisé d'en attribuer la force transcendante au seul pouvoir des mots (3). Pas plus qu'au seul génie conjugué du poète, du compositeur et de la cantatrice. A notre sens, le succès énorme et durable de la chanson s'expliquerait surtout, sinon en bonne partie, par l'équivocité ad hoc de certains vers, consécutive à leur interprétation par une voix féminine.  Sous l'ascendant artistique d'Oum Kalthoum, la Quatrième-Pyramide-d'Egypte, l'Astre-Resplendissant-de-l'Orient, le public qui entend "Oh, rends-moi ma liberté, délie-moi les mains", interprète ce passage non comme l'expression d'un damné masculin de l'amour repenti, ou feignant le repentir, mais comme une revendication politique de l'émancipation de la femme. Ce quiproquo, associé à d'autres passages interprétés comme apologétiques de l'ivresse et de l'épicurisme, a donné au poème une autre lecture, pas conforme au discours initial du poète, plaçant le lyrisme du texte et son apparence transgressive sous l'autorité exclusive de la chanteuse. Et comme les moyens rhétoriques de la langue (4) assurent au jeu des pronoms la neutralité du sexe, dans l'esprit de l'auditeur non averti, le locuteur et la chanteuse se confondent aisément, tout comme l’allocutaire et le public masculin qui s'y verrait interpellé. 

Dans quel contexte la chanson Al-Atlal a-t-elle été écrite?

Brahim Naji(5) aurait écrit ce poème au milieu des années 1930. Néanmoins la genèse de Al-Atlal remonte à 1911, alors que le poète a juste 13 ans. L'adolescent vit alors au quartier cairote de Chabra. C'est un collégien brillant et très doué en matières scientifiques. Mais il est également passionné de littérature et de langues étrangères. Son père, employé aux PTT et maîtrisant l'anglais, le français et l'italien, lui a transmis cet amour des Belles lettres à travers une riche bibliothèque pourvue des meilleurs auteurs de la littérature arabe et mondiale. C'est vers cet âge qu'il commence à écrire ses premiers vers. Et il en doit l'inspiration à une jeune fille rencontrée au collège, dont il s'est amouraché. C'est à cette muse que, des années plus tard, il devra Al-Atlal (les Ruines) et, sans doute, ses meilleurs poèmes d'amour (6).

En 1916, Brahim Naji est bachelier et il opte pour des études de médecine à l'EMS (Ecole de Médecine Sultanale), l'actuelle faculté de médecine à l'Université du Caire. Il en sort médecin en 1923 et ouvre un cabinet à la place cairote Al-Ataba. Entretemps, il perd de vue la bien-aimée. Mais il ne peut que s'attacher davantage à elle. Puis, un beau jour, il apprend qu'elle s'est mariée. Cette épreuve traumatisante dont le jeune médecin ne guérira pas va marquer de son sceau le poète romantique du groupe Apollo jusqu'à sa mort.

Bien des années plus tard au milieu de la nuit,  alors que Brahim Naji dort, quelqu'un est venu frapper à sa porte.  C'est un homme en détresse venu demander l'assistance du médecin pour sa femme qui a des difficultés d'accouchement. Le médecin prend sa mallette et le suit. Une fois arrivé à destination, il découvre que la patiente à assister est sa dulcinée. Il l'aide à accoucher dans les meilleures conditions. Et sitôt rentré chez lui, d'un seul jet d'encre il écrit Al-Atlal. Cent vingt-cinq vers encrés dans la fièvre succédant à cette circonstance de brèves retrouvailles et d'adieux définitifs, l'équivalent de 250 vers français!(7)

Brahim Naji est mort en 1953 des suites d'un accident de la route. De son vivant, il aurait aimé que Kawkeb Acharq (l'Astre de l'Orient) interprète son poème Al-Atlal. Il le lui a proposé à plusieurs reprises mais son vœu ne sera exaucé que de façon posthume, en 1965. Deux raisons seraient derrière cette interprétation tardive. D'abord, il semble que Oum Kalthoum n'ait pas voulu contrarier Ahmed Rami, son principal parolier qui ne voulait pas que la cantatrice honore des poètes vivants, excepté lui. Mais comme Oum Kalthoum avait déjà dérogé à cette "loi" par trois fois au passé, elle a fini par se décider à y déroger une quatrième fois pour le talent de Brahim Naji. Elle a confié à Riadh Sumbati le poème (8) pour le mettre en musique. Toutefois la révolution des Officiers Libres, intervenue en 1952, a contraint Oum Kalthoum d'en remettre à une date ultérieure l’interprétation. Finalement, c'est treize ans après la mort de son auteur que la chanson est interprétée ,pour la première fois par Oum Kalthoum.

Les Ruines (traduction)

Mon cœur, ne cherche pas où l'amour est parti
ce beau château de chimères s'est écroulé
Sers-moi à boire et portons un toast à ses ruines
puis, tant que les larmes ne seront pas taries,
dis pour moi comment tel amour est devenu
dits du passé et pâture à mélancolie


Brahim Naji

 Oh, je ne t'oublie pas, toi qui m'as fascinée
 d'une bouche voluptueuse au doux bagou
d'une main vivante qui se tendait vers moi
comme vers un naufragé la main secourable
et d'un phare hélant le voyageur de nuit
Où est donc passé un tel éclat dans tes yeux?



Amant dont j'ai visité un jour le buisson
comme un désir ailé ramageant mon mal
il me tarde de te voir à en perdre le nord
et donner tort au Ciel qui décide de tout
mon mal de toi me brûle, torride, les côtes
et les secondes sont des braises dans mon sang

Oh, rends-moi ma liberté, délie-moi les mains
J'ai tout donné, ne conservant plus rien pour moi
oh, que je saigne dur des poignets sous tes fers !
pourquoi garder sur moi des chaines qui me tuent?
Des attaches dont toi tu t'es délié?
Pour quand encore ce joug au détriment de la vie?

Oum Kalthoum dans sa jeunesse
Où est-il passé l'amant autrefois charmant
noble et majestueux, galant homme d'honneur
qui marchait, le pas sûr, d'une allure royale
beau à faire chavirer et d'orgueil ragoûtant
alors que son haleine fleurait bon les monts
et son doux regard mirait les rêves du soir ?




Où est donc cette alcôve où tu m'étais lumière
tentation qui me lézardait par ses éclairs
tandis que moi j'y étais corps et cœur perdus
créature aux abois de sa sœur s'approchant
alors que le désir nous tenait de courtier
Riadh Sumbati
et de commensal servant à chacun son verre ?

L'amour a-t-il vu fin souls comme nous ?
Que de belles chimères nous nous sommes repus !
Combien nous avons marché au clair de la lune
cependant que la joie dans nos cœurs gambadait !
Que de fois nous avons ri comme des enfants
et couru au point de devancer notre ombre !

Le nectar fini, nous avons rouvert les yeux
quel amer réveil dont nous nous serions passés !
Il nous a dégrisés et confisquant nos rêves
jeté chacun de nous dans sa nuit solitaire
la lumière nous est devenue si funeste
que l'aurore s'annonce comme un incendie
et la vie désormais est pareille au désert
où chaque amant de son côté va son chemin

Oh, toi damné des nuits blanches qui t'assoupis
et te réveilles, pendu au passé défunt
Dès que se referme dans ton cœur
le souvenir lancinant rouvre grand une autre
Oum Kalthoum, portrait
Mon bien-aimé, tout est affaire de destin
Ce n'est pas à nous d'imputer notre malheur
Peut-être est-il écrit que nous nous revoyions
un jour que nous aurons fini de galérer
mais si l'amour apostasie alors son âge
si nous nous croisons comme des étrangers
nous entêtant à errer chacun dans sa voie
n'en veux qu'à la malchance qui l'aura voulu.


Paroles: Brahim Naji
Musique: Riadh Sumbati
Interprétation: Oum Kalthoum
Traduction: A.Amri
16.10.2014


 
  

   Al-atlal: extrait avec sous-titrage français.






Notes:

1- Bien des années après sa mort en 1975, en tant qu'industrie musicale (cassettes, DVD, CD) Oum Kalthoum n'a pas concédé sa première place aux marchés des ventes,que ce soit au Machrek ou au Maghreb arabes.

2- Tarab طرب est un terme qui désigne l’émotion poétique et musicale suscitée chez l'auditeur par l'écoute d'une chanson, dont le succès ou l'échec de celle-ci est tributaire.
Pour plus de détails, consulter cet article.

3- Sans vouloir minimiser le talent du poète ni l'impact du sentiment des ruines sur le public arabe (le romantisme local remonterait chez les Arabes à la Jahilya, période préislamique), peut-être serait-il judicieux de remarquer ici que l'auteur de ce poème, Brahim Naji, a été très mal apprécié à la sortie de son premier recueil de poésie. Taha Hussein et Al-Akkad, entre autres, l'ont sévèrement critiqué et le poète a songé un moment à répudier définitivement l'écriture poétique.

4- A titre d'exemple, dans l'arabe littéraire mais aussi dans tous ses dialectes, l'euphémisme permet de dire "habib حبيب bien-aimé " pour désigner l'homme ou la femme. Par analogie, la poétesse qui fait permuter "habiba" à "habib" use du même procédé.

5- Médecin, poète et traducteur égyptien (31 décembre 1889- 25 mars 1953), il a fait partie du groupe Apollo, école littéraire arabe fondée en 1932 au Caire et développant une écriture à mi-chemin entre le romantisme et le symbolisme. En tant qu'auteur, il a publié 4 recueils de poésie et un recueil de nouvelles. En tant que traducteur, il a traduit à partir de la version anglaise Crime et Châtiment (Dostoïevski), plusieurs poèmes français (Alfred de Musset et Baudelaire) et plusieurs poèmes de Thomas Moore.
Wikipédia lui attribue la traduction, à partir de l'italien, d'un roman intitulé "Mort en congé". Mais sans mentionner l'auteur dudit roman.

6- Il lui doit aussi une nouvelle, la nouvelle éponyme de son recueil La Cité des Rêves مدينة الأحلام .
 
7- Le vers arabe classique est un distique en bonne et due forme, composé de deux hémistiches séparés d'un blanc en guise de césure.

8- Oum Kalthoum et Riadh Sumbati ont fait des coupes pour étoffer la mouture originale. De même, ils y ont inséré une strophe extraite d'un autre poème de Brahim Naji, intitulé l'Adieu الوداع .

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